La Voie de l'Ours - Carnets de Sou-Tchien

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La Voie de l'Ours - Carnets de Sou-Tchien

Message  Invité le Ven 6 Juin - 14:03

Premier jour :

Aujourd'hui, sous le contrôle de maître Hou pa ka, je prends la Voie de l'Ours...
Au matin, à mon réveil, je dois confesser que je n'ai pas immédiatement pensé a prendre conscience de mes gestes. Ce qui fait que je me suis quelque peu agité sur ma natte avant de me lever sans être attentif à ce que je faisais.
Puis, brusquement, alors que je mettais mes sandales, l'idée m'a frappé : sois attentif à ce que tu fais. Et j'ai été attentif. J'ai eu conscience, sans faille, d'enfiler mes vêtements, de faire ma toilette. J'ai senti en moi la joie de bien accomplir cette tâche que j'ai acceptée : prendre conscience de ce que je fais.
Et à ce moment-là, j'ai senti que je perdais le fil. Mon attention s'était relâchée tandis que je m'adressais ainsi des félicitations ! Vite, vite, j'ai repris le cours de mon observation. A un moment, mon épouse m'a adressé la parole. J'ai aussitôt répondu et je n'ai plus su, immédiatement, ce que faisaient ni mes mains ni mon corps.
Heureusement, ce n'est que dans sept jours que je dois prendre conscience des paroles que je prononce, car il est bien certain que j'ai répondu à la question de ma femme de façon automatique, sans trop avoir conscience de ce que je disais.
Mais, tout aussitôt, j'ai repris le fil de mon attention et j'ai su que mes pas me portaient vers la
sortie de la maison, en direction de la salle à manger commune.
Lorsque nous sommes arrivés à la salle là manger, j 'étais prêt . J 'ai salué tout le monde en prenant bien soin de sentir, en même temps, ce qu'étaient mes gestes. Au repas du matin, pratiquement personne ne parle. Mon travail personnel s'en est trouvé facilité...
Ma venue sur les lieux de notre travail s'est déroulée de façon relativement aisée. Certes, à un moment, la pensée des muids oubliés m'a frappé et m'a fait perdre le contrôle de l'observation de mes gestes corporels...
Mais je suis très vite revenu au sujet ( N .B. Nous n'avons pas pu savoir de quels "muids" il s'agissait. Nous rappelons que Sou-Tchien était tisserand, et que, par conséquent, son travail n'avait aucun rapport avec la tonnellerie).
Toute la journée, poursuit Sou-Tchien, s'est déroulée de façon discontinue. Un moment, je pensais à mon observation, l'instant d'après mon attention était sollicitée par quelque chose de totalement étranger à moi-même.
Le soir, je me suis retrouvé converser avec deux amis sans plus me souvenir du Satipatthana. Et j'ai été me coucher. Malgré tout, une fois allongé, j'ai pensé à surveiller mes gestes jusqu'au moment où j'ai glissé dans le sommeil.

Deuxième jour :

Presque immédiatement, j'ai réalisé à mon réveil, ce que je devais faire au cours de la journée : m'observer moi-même.
Fort gai, j 'ai quitté ma couche, pris mes vêtements et, à cet instant précis, l'idée m'a frappé, comme un coup de fouet, que ma satisfaction pour avoir bien travaillé la veille était à reconsidérer : j'avais complètement oublié, la veille, de "percevoir" mes sensations.
En principe, pour la perception de paroles prononcées par ma bouche, je devais attendre "quelques jours". Mais la perception des sensations devait êtres immédiate, liée à celles des gestes. J'avais complètement, mais alors complètement oublié.
Et bien entendu, au moment où je me souvenais de mon oubli, j'oubliais a nouveau d'observer ce que devais observer à ce moment... J'ai respiré consciemment pendant deux minutes (cent respirations de durée normale) et j'ai repris le "travail" sur nouveaux frais...
Je dois dire que cela n'a pas été trop difficile sur le moment . Geste lents ( peut-être un peu trop lents, trop visiblement observés), mais sensation très nette d'irritation dans la poitrine, et puis cela se calme.
Je continue ainsi pendant quelque chose comme deux heures, avec des hauts et des bas, des réussites de quelques minutes d'affilée, puis des échecs.
A la mi-journée j'étais épuisé nerveusement mais j'ai continué, vaille que vaille jusqu'au soir. Avec, je dois le dire, bien plus de moments ou rien n'est observé que de moments d'observation.
Du reste, je vois très vite que mon observation s'exerce tantôt sur les gestes, tantôt à l'égard des sensations. Le soir, je réussis à m'observer, gestes et sensations, au moment de me coucher. Et je m'endors.

Troisième jour :

Bien commencé la journée. Présent à tout ce que je fais et ressens. Mais à un certain instant, ma femme m'adresse la parole. D'instinct, en quelque sorte, je m'efforce de "sentir" les paroles qu'elle prononce. Du coup, je perds la surveillance de mes sensations internes mais non de mes gestes. Il me semble que, mentalement, je me livre à de bizarres acrobaties.
Quoi qu'il en soit, je "rattrape" l'ensemble de mon observation. Je suis assez content de moi (ce qui, dit mon instructeur, est toujours une erreur) et je pars au travail .
Devant mon métier à tisser (Il s'agit d'un simple assemblage de tiges de bambou et non d'un véritable "métier". N.B.) je conserve mon observation pendant un bon moment.
Puis, à une certaine heure, je m'aperçois que je viens de "dormir" durant un laps de temps que je ne puis évaluer... Tout au long de la journée, je continue mes efforts. Assez peu couronnés de succès. Et c'est la fin du troisième jour. Assez bonne observation pour terminer la journée. Mes moments forts semblent bien être le matin, au lever et le soir après le coucher.
Naguère, avant de m'endormir, je m'agitais sur ma couche. Diverses pensées me traversaient l'esprit. J'étais mal à l'aise jusqu'au moment où je sombrais dans le sommeil. A présent, c'est différent. J'observe les mouvements ( rares ) de mon corps, sur la natte et, surtout, je sens la respiration. Le sommeil vient doucement, sans heurt...

Quatrième jour :

Bon début, puis de nouveau retombée dans un état que l'on ne peut appeler que le "sommeil". C'est cela : le sommeil. Il y a quelques minutes, pas plus, je me sentais agir, je me sentais penser. Et puis, brusquement, je me suis retrouvé occupé à songer... au repas du soir.
Bien sûr, ce n'est que trop certain, je ne suis pas un "éveillé", j'en suis même bien loin. Et pourtant, le simple fait de réussir (quelquefois) à sentir mes gestes, à entendre mes paroles, celles d'autrui, les sensations qu'éprouve mon corps : voir, entendre, sentir le vent, respirer les odeurs, me fait comprendre que notre état de conscience habituel est en quelque sorte "infirme".
Qu'en sera-t-il avec la "contemplation de l'esprit" ?

Cinquième jour :

Toujours pareil : des hauts et des bas. Néanmoins, je sens que je progresse: maintenant, je puis rester presque une matinée sans "m'oublier" . L'après-midi, c'est plus difficile.
Cela fait cinq jours que j'ai commencé. Ce soir, selon la recommandation de mon instructeur, je vais procéder à une séance de hou jian.
(Nota: c'est un très ancien exercice mental d'origine indienne: cela consiste, généralement le soir, à passer mentalement en revue tous les événements du jour en commençant par le dernier et en remontant, "dans le temps", jusqu'au début de la journée. Il semble que les néophytes Tchan aient pratiqué cet exercice tous les soir, à partir du cinquième jour. En tous cas, c'est ce qu'a fait Sou-Tchien).

Sixième jour :

En dépit de mes essais constants de perception de moi-même, le hou jian n'a pas été quelque chose d'aisé. Il y a eu, j'en ai peur, pas mal de trous dans ma révision des événements du jour.

Septième jour :

D'après le Bouddha, qui a pratiqué sept jour le Satipatthana "de façon absolument régulière" est un Libéré; je suis loin du compte.
A dire vrai, je me sens découragé. Contrairement aux autres élèves de maître Hou pa ka, je stagne. Mieux, il me semble que je reviens en arrière : aujourd'hui, je ne suis pas resté "conscient de moi" plus de deux heures. Ce soir, exercice hou Jian. Et demain, nous verrons.

Huitième jour :

Cette fois, rien ne va plus. Aujourd'hui était Jour de fête. On célébrait la Nouvelle Lune, dite Lune d'argent et il y avait grand rassemblement de peuple autour du mont Nô (en fait, le mont Nô est une simple colline qui "culmine" à quelque deux cents mètres sur le bas-pays ).
Pratiquement la journée durant, j'ai "oublié d'être conscient". Au matin, j'étais plein de bonnes résolutions mais, la journée passant, je me suis trouvé parler et boire avec de nombreux amis. Nous avons parlé poésie et j'ai totalement oublié le reste. Le soirs défilé aux lanternes. Je n'ai plus pensé à... Même cela!

Neuvième jour :

Découragé dès le lever au souvenir de la veille. J'ai repris tout de même l'observation de mes gestes et des sensations. Ce jour, nous n'avons pas travaillé sur les métiers : il a fallu aller dans la campagne, creuser des fossés de protection.
Une chose est certaine: il est plus facile de conserver la conscience de ses gestes, de ses paroles et de ses sensations lorsque l'on effectue un travail faisant appel au corps entier. Les jours précédents assis en tailleur devant mon métier à tisser, j'avais bien plus de difficultés à conserver mon attention en alerte qu'aujourd'hui. Je me suis senti plus à l'aise qu'hier et même que les jours précédents. Très bien pratiqué le hou jian, le soir .

Dixième jour :

Cette nuit, il s'est passé quelque chose d'inhabituel. J'ai rêvé que je volais. Non, plus exactement, je lévitais . Il y a quelques années j'avais fait ce que l'on nomme "le rêve du vol". Dans ce rêve, je voltigeais dans les airs comme un oiseau et j'étais agacé parce que les amis n'en pouvaient faire autant. J'avais beau leur expliquer les mouvements qu'il convenait d'exécuter : battre des bras comme des ailes, ils n'en restaient pas moins au sol.
Cette nuit, ce fut différent, de deux manières. Tout d'abord, dans mon rêve, je ne volais pas vraiment. Simplement je pouvais, à volonté, quitter le sol et m'élever ainsi, verticalement, à une ou deux coudées.
Je pouvais aussi marcher dans le vide et monter, comme sur un escalier invisible. Là aussi des amis me regardaient opérer.
Mais la seconde différence avec mon rêve précédent, c'est que, cette fois, j'ai su, dès le départ, que je rêvais. Du reste dans ce rêve, les amis me disaient : "ce que tu fais là n'est pas malin, nous pouvons en faire tout autant. Après tout, tu rêves!' Ce dont je convenais sans difficulté.
Lorsque je me suis éveillé - avec le sentiment très net de quitter le sommeil, je me suis souvenu de ce que l'on m'avais autrefois raconté : lorsque l'on avance sur le chemin de l'Eveil, un moment vient où l'on a conscience de rêver chaque fois que l'on fait une expérience onirique. Bien entendu, il m'était déjà arrivé de rêver en sachant que je rêvais, mais cela se produisait peu avant mon réveil. Cette fois. J'ai su, dès le début, que je rêvais.
Serais-je plus avancé que je ne le croyais ? Je ne puis que l'espérer. Je poserais bien la question à Hou pa ka mais on ne doit jamais interroger son instructeur, c'est lui qui décide de parler, ou non, aux néophytes, dont je suis.

Onzième jour :

Cela fait plusieurs fois que la chose m'arrive, mais jusqu'ici je n'y avais pas porté attention: ce matin je me suis rendu a Kou kan. Nous portions, trois camarades et moi, des semences que le fan zi kaï devait aux gens de ce village. Comme je ne suis pas de la région, je n'avais jamais mis les pieds dans cette bourgade. Et cependant, en y arrivant ,j'ai eu la nette impression de connaître déjà ses maisons et ses ruelles.
Je sais que ce phénomène de "déjà vu" se produit parfois. Mais, à la réflexion, je dois dire que depuis quelques jours, il se produit souvent pour moi.
Il y a trois jours, il m'a semblé bien connaître un muletier de passage que, pourtant, je n'avais certainement jamais vu: il vient du nord et est ici pour la première fois.
Même chose le jour suivant: il m'a bien semblé "connaître" une coupe de jade que le "er" m'a montrée. Où l'aurais-je vue ? Il l'avait acquise la veille.

Douzième jour :

Ce matin, à mon lever, je me sens extrêmement malade.
Certes, en ce qui concerne la capacité à "ressentir" le corps, - cela me facilite les choses. Néanmoins, la douleur est telle que je suis incapable de marcher et dois me recoucher.
Je fais dire que je suis en trop mauvais état pour aller travailler. Une douleur très vive inonde littéralement mes reins, se répercutant dans l'abdomen.
Je transpire beaucoup. En même temps, je note ce que ressens.
Curieusement, ce sont les bruits que je "note" le mieux : cris des enfants au dehors; bruits de discussions, d'outils frappant le métal; cris d'animaux. Mes douleurs sont très fortes. Dans la matinée notre médecin passe me voir.
Il m'examine rapidement et dit à Liou kay, mon épouse, de passer chez lui chercher une préparation médicinale... J'avale cette médication.
La journée passe - pour moi - dans un état de semi-torpeur. De semi-torpeur parce que je fais effort pour rester conscient, sinon, il s'agirait de torpeur complète.

Treizième jour :

J'ai passé une très mauvaise nuit, ayant refusé de prendre, hier soir, un extrait de pavot qui aurait favorisé le sommeil. Mon instructeur, maître Hou pa ka, est venu me voir ce matin et m'a conseillé d'absorber sans plus attendre cet extrait somnifère: "la souffrance peut être une aide dans la voie", m'a-t-il dit. Mais quand elle est volontaire, elle n'est que sottise.
La journée a été moins dure: j'ai dormi la plupart du temps, souffrant beaucoup moins et ne m'éveillant que pour prendre médecine. En fait, j'ai dormi jusqu'au lendemain...

Quatorzième jour :

Durant ces deux premiers jours de maladie, je n'avais rien noté sur ces tablettes. Je ne le fais qu'aujourd'hui .
Pendant ces deux jours, et surtout hier, je n'ai que peu pratiqué la "contemplation du corps" et pas du tout la remémoration que j'avais coutume de pratiquer le soir.
Mais, par contre, bien involontairement, j'ai fait, cette nuit ou hier après-midi, je ne sais, un autre rêve étonnant . Je me trouvais assis autour d'une table basse avec un groupe d'hommes et nous discutions de poésie: plus précisément, nous parlions de MA poésie, et j'étais parfaitement conscient du fait que tout cela se passait "en rêve".
Donc, dans ce rêve où je savais que je rêvais, je parlais de MA poésie avec un groupe d'hommes. Et tous riaient de ma prétention à écrire des vers "valables". Je m'esclaffais, très sincèrement avec eux et promis à l'avenir, d'essayer de faire mieux.
Tout le monde rit plus fort et je m'aperçus que tous les homme présents avaient mon visage...
Après cela, le rêve continua un moment d'agréable manière: je me promenais dans un grand parc, un parc de rêve, bien sûr.
Puis Liou kay me réveilla et me dit de prendre ma médecine.
Ce matin, il semble que les douleurs ont beaucoup diminué. Je note cela mentalement. Dans mes urines outre du sang, j'ai amené de curieux petits cailloux ressemblant, en minuscule, à des galets verts. Depuis ce moment-là, je me sens plus à l'aise...

Quinzième jour :

Je suis retourné travailler ce matin, mais, m'a dit le "er", le médecin recommande que, durant cinq jours je fasse un travail " non assis". On m'a donc confié la tâche, bien peu fatigante, de porter leur nourriture aux travailleurs des champs.
Je pars immédiatement avec un sac et une jatte en direction des terrains du sud.
Cela fait environ deux "li" que je marche quand je me rend compte du fait suivant: depuis mon lever, pas une seule seconde je ne me suis "oublié". J'ai parlé, écouté, marché, senti mes organes (en meilleur état que la veille) sans une seule minute d'oubli. Est-ce la maladie qui m'a rendu plus réceptif ?
Malgré la recommandation de ne pas faire appel à l'instructeur, j'ai posé le soir la question à maître Hou pa ka. Il m'a répondu:
"Oui et non; vous avez fini par comprendre qu'il faut " laisser aller", ne pas vous crisper sur le souhait de réussite. La maladie vous a affaibli et vous étiez plus "mou", moins nerveux. Ce qui signifie que vous avez fait moins d'efforts et que, partant, le "lâcher prise" s'est produit plus facilement. Mais d'autre part si vous n'aviez pas été malade, la lassitude, suite à vos efforts, aurait donné le même résultat quelques jours plus tard...
Votre erreur, comme celle de tous les débutants, c'est de vouloir contrôler ce que vous faites : Vous vouliez que ce soit VOUS qui contrôliez alors que ce qui et souhaité est que CELA contrôle."

Seizième jour :

Je ne sais comment expliquer ce que je ressens depuis peu d'heures . Ce matin, en marchant sur le chemin, il y avait observation des gestes et des sensations. Mais, comment dire cela, j'avais la nette impression que DEPUIS TOUJOURS gestes et sensations étaient ainsi observés.
Sur le chemins je voyais un Sou-Tchien enfant avancer, ayant parfaitement conscience de ce qu'il faisait et ressentait et, en même temps, un autre personnage plus âgé faisait la même chose.
A ce stade de la voie, cette vision des choses me semble absurde. De même que me semble absurde le fait de ne pas vraiment reconnaître les chemins où je marche...

Dix-septième jour :

Encore un rêve au cours duquel j'ai eu conscience de rêver. J'étais enfant et jouais au cerf-volant. Cela m'étais arrivé dans la vie réelle,- exactement comme dans ce rêve.- La différence est que j'étais TOUS les enfants jouant avec le cerf-volant. Exactement comme l'autre nuit - ou après-midi où j'étais TOUS les hommes riant de mes poèmes. Quels étranges rêves.

Dix-huitième jour :

Ce matin, j'ai encore transporté aux champs les repas des hommes qui effectuent les travaux d'agriculture. Serait-ce les séquelles de ma récente maladie, je ne sais, mais alors que, chemin faisant, je "contemplais le corps et les sensations", j'ai eu l'impression que les arbres chantaient. C'était, bien évidemment le bruit du vent dans les branches que je ressentais ainsi, mais l'illusion était telle qu'un enfant aurait juré entendre les arbres chanter. Au même moment, j'ai eu la sensation de voir les collines onduler ! Là aussi il s'agissait naturellement du mouvement de la brise agitant les hautes herbes.
Je me suis posé cette question: est-ce un reste de fièvre qui me fait voir et entendre les choses telles qu'elles ne sont pas ? Ou bien en suis-je à ce point de la voie ou, dit l'adage, "les montagnes ne sont plus des montagnes, ni les rivières des rivières" ? Je ne sais...

Dix-neuvième jour :

A la vérité, mon instructeur avait raison - ce dont je n'ai jamais douté, du reste: l'impression que je ressens de plus en plus nettement est celle de pratiquer à longueur de journée une sorte de danse lente, un peu comme les danseuses du temple d'Ouga-Nal qui sont célèbres par le caractère hiératique de leur chorégraphie.
Il est certain que, même si, comme c'est bien souvent le cas ces temps derniers, ce que je ressens le plus est un sentiment de malaise (à cause de ma récente maladie), l'ensemble des sensations est extrêmement agréable. Je ne regrette pas d'avoir pris "la voie de l'ours" .
Je dois ajouter que cette impression d'avoir "depuis toujours" pratiqué la contemplation du corps devient de plus en plus forte. Absurde peut-être, mais c'est ainsi.

Vingtième jour :

La sensation d'avoir toujours "connu cela" (je veux dire: avoir toujours contemplé le corps) persiste et se renforce, mais ce matin il s'est produit quelque chose de très curieux: je rêvais immédiatement avant l'heure de mon lever. Et, comme j'en est pris l'habitude, semble-t-il, je rêvais en sachant que je rêvais. Comme les autres, ce rêve était très simple : j'étais enfant, un très jeune enfant. A cette époque là, mes parents me levaient au petit jour, me faisaient manger, puis partaient à leur travail en me laissant seul devant une petite table sur laquelle se trouvaient un grand morceau d'ardoise et de la craie. Avec ces objets je dessinais les quelques idéogrammes que j'avais appris à connaître .
Je rêvais exactement cela, et cela seulement. l)ans mon rêve, j'entendais le grésillement de la lampe à huile qui m'éclairait.
Et puis, sans solution de continuité, je me suis trouvé réveillé. Et cependant, pendant plusieurs minutes, J'AI ENCORE ETE cet enfant, dans la veille comme dans le rêve, cet enfant qui s'efforçait de tracer des caractères sous la lampe à huile dont j'entendais toujours le grésillement... Etrange ex périence !

Vingt-et-unième jour :

Une chose est certaine: celui qui ne pratique pas la contemplation du corps ignore bien des agréments. Habituellement, les gens ne pensent à leur organisme que lorsque celui-ci les fait souffrir. Le reste du temps, leur corps est "neutre". Ils ne ressentent pas le bien, la jouissance qui sont naturelles à un corps ne souffrant pas.
Et cependant, pour qui est en permanence a l'écoute du corps, quelle sérénité se dégage de cette observation d'un corps "non-souffrant" ! Je continue dans la Voie de 1'ours...
Il y a très peu de temps (trois semaine, pas plus!), lorsque j'effectuait mon travail sur le métier à tisser, je travaillais simplement. Je gagnais ma vie, sans enthousiasme et sans réel ennui.
Maintenant le travail n'est plus un travail: il n'y a de la joie à faire et à refaire ces gestes quotidiens . Comme le disait un des nôtres: "quelle merveille! je casse du bois, et je tire de l'eau!" Il avait absolument raison.


Vingt-deuxième jour :

Une autre chose étrange : Liou kay et moi sommes plus liés qu'il n'est habituel dans un couple. Peut-être (sûrement même) parce que nous avons vraiment accepté l'un et l'autre, le choix qu'avaient fait pour nous nos parents, ce qui est loin d'être le cas de tous. Or, depuis quelques jours, il me semble que j'aime moins Liou kay ! Plus exactement , je l'aime différemment. Lorsque je pense à "elle", j'ai du mal à la différencier de "moi". Si je ne me trompe pas en écrivant cela, je suis loin du but, qui est la destruction de l'ego, puisque cet ego, au contraire, devient plus vaste.
N'importe, je continue sur la voie. Après tout, il est possible que je comprenne mal le processus en cours...

Vingt-troisième jour :

Mon programme quotidien est le suivant : dès le réveil, je prends conscience de mon corps, de façon interne et externe c'est à dire de mes sensations physiques et de mes gestes. Sans jamais "lâcher" cela (mais maintenant, il n'y a pratiquement aucun effort à faire. L'attention se manifeste dès le réveil et ne se relâche plus ou exceptionnellement ).
Nous faisons nos ablutions, puis nous partons, mon épouse et moi, prendre notre premier repas.
Tout est "ressenti": la brise qui nous caresse des notre sortie, les odeurs, les bruits, tout... Ma voix se mêle aux autres voix et toutes sont bien perçues, de même qu'est perçu le goût du riz et du poisson sec du repas du matin.
Puis je pars pour l'atelier de tissage où j'ai recommencé à travailler depuis quatre jours et toute la journée se déroule sans heurt. Peut-être suis-je un peu moins rapide (et moins bavard) que naguère nais c'est peu perceptible.
Après le repas du soir, je m'assieds sur le sol, accroupi "en tailleur", et pratique le hou jian.
Puis nous allons nous coucher. Et la, jusqu'à ce que le sommeil survienne, je respire de la façon recommandée par le sage des Çakias: "le moine respire lentement et il sait qu'il respire lentement. Si, d'elle-même, sa respiration devient plus rapide, le moine le sait aussi". Je sens la position de mon corps, de mes membres, je me sens respirer. Très peu, vraiment très peu de pensées surgissent dans le mental. Puis, à pas de loup, le sommeil survient...

Vingt-quatrième jour :

La journée a été agréable et normale, mais ce soir il y a eu un fait notable. Après avoir pratiqué le hou jian, je lisais avant de me coucher, le livre du Vieil Homme. Après quelques difficultés initiales, les premiers jours passés "sur la voie de l'Ours", il est devenu facile de lire tout en conservant la conscience du corps.
Subitement Liou kay est entrée portant une brassée de fleurs de glycines. Il s'est alors produit un phénomène apparenté à celui de l'autre matin, à moitié rêvé. J'ai eu soudain la sensation d'un absolu retour a l'âge de mes dix ans. C'était plus fort que n'importe quel souvenir. Brutalement, j'étais revenu à dix ans et sous le glycinier du portique de notre jardin je m'efforçais de lire l'ouvrage de Lao tseu. J'y étais vraiment. D'un instant à l'autre les jumeaux Wang, fils de nos
voisins, allaient venir me chercher pou aller jouer sur le coteau. Puis j'ai relevé la tête : l'expérience était terminée et Liou kay disposait tes fleurs de glycines dans son grand vase.

Vingt-cinquième jour :

Ce qui m'est arrivé hier arrive certainement à beaucoup de gens, mais je doute que chez qui ne pratique pas le Satipatthana les sensations puissent être aussi fortes. Il s'agit bien sûr d'une sorte de "mouvance" dans le temps.
On dit, communément, que nous pouvons nous déplacer dans l'espace mais non dans le temps. Dire cela est parler sans réfléchir. Dans l'espace, nous pouvons nous déplacer en marchant, certes, et dans n'importe quel sens. Alors que dans le temps nous nous déplaçons - ou plus exactement notre attention se déplace - toujours dans le sens passé-futur.
Mais, dans l'espace, il est aussi une direction dans laquelle il nous est difficile de nous déplacer: en hauteur, quand il n'y a nul arbre, nulle colline, pour nous y aider . Certes, on peut toujours sauter. Mais dans le temps aussi, on peut sauter : cela s'appelle "avoir des souvenirs". Rien de particulier à signaler aujourd'hui, sauf des "retours en arrière obsédants" .

Vingt sixième jour :

On nous a dit et redit, à nous, néophytes, de ne pas déranger l'instructeur durant tout le temps que nous suivrions: "la voie de l'Ours". J'ai transgressé cet "ordre" aujourd'hui et j'ai été voir maître Hou pa ka. Je l'appelle " maître" en dépit des règles locales qui veulent que ce titre ne soit pas donné aux instructeurs, parce que j'ai beaucoup de respect pour son savoir et son grand âge.
Mes questions furent: si comme vous me l'avez dit et comme je le crois et le ressens de plus en plus, ce que nous appelons "le temps" n'est qu'une illusion de l'esprit, tout comme le "moi", comment se fait-il - que les événements passés aient tant de force et les événements futur si peu? Je veux dire: pourquoi n ai-je pas plus de connaissances venues du futur, alors que ,je sens très bien que le passé est toujours présent ?
Le vieil homme a souri (il le fait toujours quand il répond à une question) et m'a dit:
"Les univers sont tels qu'ils sont et nul n'y peut rien changer . Or ils ne seraient pas tels qu'ils sont si les hommes avaient la capacité de percevoir ce que l'on appelle "avenir" aussi nettement que ce que l'on nomme "passé" .
Nous disons: le temps est un éternel présent. C'est une façon de s'exprimer utile, mais fausse dans les termes. En fait, le présent n'existe pas puisque vous ne pouvez même pas prononcer ce mot au présent. Avant de le prononcer, de prononcer la première syllabe, cette syllabe appartient encore au futur et a peine l'avez-vous dite qu'elle est devenue du passé.
Oui, le temps est une illusion. Le passé, le futur, le présent, tout est illusion. Mais l'illusion du futur est bienfaisante car si les hommes savaient que tout est inéluctable dans un avenir qui n'est à venir que pour eux, ils ne feraient plus le moindre effort pour changer quoi que ce soit, alors que cet effort est compris dans l'inéluctabilité dont je viens de parler.

Vingt-septième jour :

Maintenant, je n'ai plus aucun effort à faire pour maintenir intacte la contemplation du corps.
J'ai compris (d'autres plus vite que moi, sans doute) que l'effort était nuisible. Il faut simplement "laisser aller" et lorsqu'il y a échec, reprendre sans s'énerver le travail au point de la voie d'où l'on est sorti.
Bientôt (en principe le trentième jour), il conviendra d'aborder la contemplation de l'esprit, troisième des quatre contemplations - du satipatthana.

Vingt-huitième jour :

Ô Combien je regrette d'avoir attendu si longtemps pour "prendre la voie" ! Comment ai-je pu, à chaque instant de chaque jour, sentir, vraiment sentir, ce corps vivre ?
Je me pose cette question et, paradoxalement, je sens en moi cette étrange réponse: mais, tous les jours de ta vies en tout lieu et à toute heure, tu as "suivi ta voie" !
Je sais qu'il n'en est rien, cependant je "sens" que cette affirmation n'en est pas moins véridique.

Vingt-neuvième jour :

Aujourd'hui, dans la soirée, j'ai eu... comment trouver les mots exacts ? Comment dire cela ? J'ai eu disons, un éblouissement. Le monde devant moi, c'est à dire les prairies vertes qui bordent la rivière, a paru basculer, cependant qu'une étourdissante clameur montait vers le ciel. Brusquement, j'ai perdu la perception de mes gestes, de mon corps, de mes sens et j'ai eu la sensation d'un éclatement, comme si chaque parcelle de mon organisme se dispersait vers tous les horizons. Cela a duré très peu de temps, quelques minutes peut-être.
Puis j'ai retrouvé la conscience de mes gestes et de mes sensations, avec, en plus, une immense sérénite. Sur l'instant, rien ne comptait plus: tout était beau et noble. Cette sensation aussi a fini par disparaître mais il m'en est resté une sorte de jubilation.

Trentième jour :

Aujourd'hui, je vais m'efforcer de pratiquer la 3ème contemplation, celle de l'esprit, et ceci pour la première fois depuis que j'ai "pris la voie".
Je sais que ce ne sera ni difficile ni facile.
Simplement cela sera fait parce que cela doit être fait. Certains de nos instructeurs pensent et disent que les deux dernières "contemplations" celle de l'esprit et celle des processus mentaux sont superfétatoires .
Ou, plus précisément, valables seulement dans les Indes où la mentalité est profondément différente de la nôtre .
" Peut-être en est-il ainsi, dit mon instructeur, maître Hou ka pa. Mais si Sidharta, le sage des Çakias, a recommandé leur pratique, rien de mauvais n'en peut sortir. Donc, ami Sou, pratiquez dès votre trentième jour "sur la voie" la contemplation de l'esprit. Et, dès le quarantième Jour. celle des états mentaux. Vous ne pourrez que bien vous en trouver..."

Trente-et-unième jour :

Hier, j'ai abordé la contemplation de l'esprit, en fin de soirée après le hou jian et juste avant mon coucher.
Contrairement à ce qui se serait produit si je m'étais attaqué à cela dans mes premiers jours "sur la voie" tout s'est passé très vite et avec une grande facilité. Cela a duré à peu près le temps qu'une lampe d'ajonc met à se consumer (une demi-heure environ).
Je sais que les Indiens consacrent beaucoup plus de temps à cette contemplation, mais nous sommes différents, plus vifs, ce qui n'est certes pas une vertu !
J'ai donc laissé mon attention quitter mon corps et concentré ma pensée (car ici, il ne suffit plus d'être simplement attentif comme dans la contemplation du corps, il faut que cette attention devienne concentration mentale, que toute la conscience se vrille sur le seul point évoqué).
Ceci fait, j'ai alors pensé: voici un moine. Il connaît l'esprit de ce moine et voit qu'il y a du désir ou qu il n 'y a pas de desir (réponse facilitée par la pratique quotidienne constante du Satipatthana depuis trente jours ).
L'esprit n'a plus vraiment de désirs. Les désirs de l'esprit se bornent à constater que la faim survient lorsque l'heure du repas approche. Ce qui est sensation perçue plus que vision de l'esprit sur l'esprit.
L'esprit a-t-il de la haine? Non, l'esprit n'a point de haine.
L'esprit a-t-il de l'illusion ? Certes, l'esprit a toujours l'illusion d'être un ego, mais, à vrai dire
cette illusion est en grande partie en train de se dissiper...
Je m'en tiens là de cet étrange petit questionnaire . Personne, ici, n'a jamais pu comprendre ce que le grand Sidartha entendait par "esprit recroquevillé" ou "état d'esprit surpassable ou insurpassable" .
Après cette "contemplation" qui est plutôt simple petit exercice mental, je me demande si les instructeurs qui affirment son inutilité n'ont pas raison .

Trente-deuxième jour :

Hier et aujourd'hui, j'ai continué outre la contemplation du corps et des sensations, celle de l'esprit.
Vraiment rien de neuf à noter. Les deux premières contemplations donnent toujours des résultats excellents (en ce sens qu'elle créent en moi une sérénité qui perdure toute la journée quels que soient les aléas rencontrés). Quant à la troisième, rien à en dire. La séance d'hier et celle d'aujourd'hui ont donné le même résultat - ou la même absence de résultat - que la première séance.
Cette nuit, j'ai de nouveau fait un rêve conscient. J'appelle ainsi les rêves ou l'on sait que l'on rêve. Celui-ci, contrairement aux précédents, n'avait rien de significatif. Je me promenais au long de la rivière et je savais que je rêvais.
D'autre part, je constate que mes rêves "normaux" (ceux durant lesquels on ne sait pas que l'on rêve) deviennent de plus en plus rares.

Trente-troisième jour :

Est-ce normal pour qui "suit la voie" ? Ou suis-je en train de devenir fou ?
J'ai parfois l'impression, illusoire, je le sais fort bien, que, subitement, champs et rizières s'élancent vers le ciel ou que, à l'inverse, le ciel vient s'étendre sur la terre, comme un tapis d'azur...
A tout prendre, c'est peut-être simplement ma vue qui ne va pas ?
Je ne questionnerai pas Hou pa ka: seuls les mauvais élèves sollicitent sans cesse des explications de l'instructeur. Soyons bon élève.
Et après tout ne suis- je pas poète ? Il est bien connu que les poètes voient les choses sous un angle bizarre...

Trente-quatrième jour :

Qu'il s'agisse de faits normaux "sur la voie" ou de faits anormaux dus à la folie, il est curieux de constater que les incidents bizarres dont je faisais état hier, se produisent de façon brève (quelques minutes au plus) et ne laissent aucune séquelle.
Aujourd'hui, je n'ai pas vu les collines "sauter" vers le ciel ni le ciel descendre sur la terre.
Par contre, dans le courant de l'après midi, voulant demander à notre ami Song tou d'aller chercher d'autre coton, je l'ai appelé par mon nom.
Ce n'était pas un lapsus : pendant quelques instants j'ai vraiment cru qu'il était "moi" :
Un peu plus tard, j'ai réitéré la même erreur avec mon épouse Liou kay.
Là aussi, j'ai cru, durant quelques secondes, qu'elle était vraiment "moi".
Je pense qu'il s'agit d'incidents normaux dans la quête .
L'illusion du "moi" semble malmenée.

Trente-cinquième jour :

Sur le plan de la contemplation du corps, bonne journée comme toutes les journées, maintenant.
Il est certain que c'est un plaisir de sentir ses gestes et toutes tes sensations du corps, avec, en plus, cette sensation étrange d'avoir TOUJOURS été conscient de cela .
Quant à la contemplation de l'esprit, je ne sais vraiment qu'en penser.
Cela fait six soirs que, durant un laps de temps suffisant pour qu'une mèche huilée se consume, je ferme les yeux et concentre la pensée sur l'esprit, observant l'esprit .
Le premier soir, cela m'avait permis de voir... Qu'il n'y avait rien à voir. Pas de désir, ni de colère, ni de haine dans cet esprit et là aussi, j 'ai reçu l'impression, fausse, bien sûr, qu'il en était ainsi depuis longtemps.
Et puis, les soirs suivants, les choses ont changé. J'ignore comment cela se fait mais, à la première question posée: "L'esprit connaît-il le désir?", un voile opaque s'étend sur la pensée.
Je sens autour de moi une sorte de manteau protecteur et il n'y a plus pensée mais vide absolu, vide aussi profond que le vide du ciel une nuit sans étoiles.
Lorsque la mèche de la lampe s'éteint, je reviens à la conscience et à la perception hors du temps des gestes et des sensations; quant à la contemplation de la parole, elle revient plus lentement.
Ce soir, à la fin de la séance, mon épouse m'a dit quelques mots. Je l'ai bien comprise mais, pour la première fois depuis longtemps, il m'a fallu chercher des mots pour lui répondre
J'ai prié Liou kay de m'adresser à nouveau la parole demain soir, au même moment, à la fin de la séance. Pour voir si cette absence se reproduira.

Trente-sixième jour :

Jour de repos. Avec nos voisins, nous avons été au long de la rivière cueillir des fleurs "mias". Journée très agréable.
A dire le vrai, Liou kay et nos voisins me font un peu pitié . Non qu'ils soient en mauvais état physique, ils se portent tous les trois mieux que moi, mais on voit trop qu'ils ne "suivent pas la voie".
Liou kay attend, dit-elle, que j'ai atteint le but pour à son tour prendre la même route.
Question stupide : ayant fait quelque progrès sur la voie, il m'arrive de confondre mon épouse avec moi-même. A supposer que la chose persiste, que se passera-t-il si Liou kay fait, à son tour, la même chose ? Je m'ouvre à elle de ce "problème" et elle rit...
Le soir, séance de "contemplation de l'esprit" - on dit aussi, me rappelle Liou kay, "contemplation de l'état d'esprit" mais c'est une seule et même chose.
A la fin de la séance - qui se déroule exactement comme la veille - mon épouse me parle. Cette fois, je lui réponds aussitôt, en ayant pleine conscience de ce que je lui dit. Il s'agissait, hier, d'un manque d'adaptation, rien de plus. Du moins, je crois.

Trente-septième jour :

Depuis dix ou quinze jours, à peu près un effort, de plus en plus grand, est fourni ici, dans ce "carnet", pour écrire des phrases compréhensibles par tous . Ce n'est pas facile.
Lorsque furent commencées les deux premières "contemplations", celle du corps et des sensations internes et externes, et celle de la parole, il était aisé d'écrire: dès mon réveil j'ai pris conscience de tels gestes, de telles sensations. Lorsque j'ai adressé la parole à telle personne, j'ai parfaitement entendu ma voix dire, sans contrôle de ma part, telle ou telle chose à cette personne.
C'était facile, normal. Aujourd'hui, cela semble toujours facile. Facile d'écrire: je fais ceci, ou cela. Facile, mais pas normal.
C'est tout à fait ce que disait le Maître: "JE", qu'est ce que cela veut dire ? Il y a des gestes perçus des sensations vécues, des mots entendus.
Mais par qui ? Qui est qui ?
"Cela" se fait mais ce n'est pas "moi" qui fait. Qui est "moi" ?
A chaque instant (qu'est-ce qu'un instant ? Il y avait des tas d'autres instants avant, pareils à celui-ci ) un être naît. A chaque instant, un être meurt.
Le même à chaque mort? A chaque naissance? - A la fois le même et un autre, tout à fait différent.
"Je" n 'est pas un homme. "Je" est une série, mais, et c'est le plus bizarre, une série qui ne commence ni ne se termine.
"Je" est né? Quand? Comment?
D'autres, ses parents, peuvent le dire. Lui ne le peut pas .
Il mourra ?
D'autres le sauront. "Il" est mort, "JE" n'en saura rien.
"Je" est-il vraiment le simple assemblage de cinq "agrégats" ? Oui bien sûr et aussi non.
Il est aussi bien la résultante des pulsions, des repliements qui forment "son" monde. Il se sent, ce "je" impliqué dans tout ce qui se produit et dont il a connaissance, dans le mouvement du ciel, dans le souffle des vents, dans le scintillement des étoiles dans la vie des hommes, de tous les hommes, et aussi des animaux et des plantes.
Oui, à la vérité, il n'est pas simple d'exposer en termes de tous les jours ee qu'il arrive à "je".

Trente-huitième jour :

La sérénité est une. Elle englobe le monde. Bientôt, il conviendra d'aborder la dernière contemplation, celle du mental et de ses contenus...

Trente-neuvième jour :

Beaucoup de souffrance, cette nuit, dans la mâchoire. On appelle cela "rage de dents". Il est difficile de faire comprendre à Liou kay - son nom est Liou kay - que cette souffrance est en même temps quelque chose qu'il convient de sentir, sans essayer de lutter contre.
Elle (la souffrance) ne risque pas de détruire ce corps et de bloquer la marche vers l'Eveil proche.

Quarantième jour :

La rage de dents a fondu, disparu. Son souvenir s'est mêlé au souvenir de tout ce qui est perçu depuis toujours.
Demain sera le quarantième jour de la quête. Ce sera le début de la contemplation de l'esprit. Après cette contemplation de l'esprit qui est devenu un vide dans l'espace et le temps, que peut apporter de plus un tel exercice ?

Quarante-et-unième jour :

Aussitôt après la période de contemplation de l'esprit durant laquelle il n'y a ni sérénité, ni manque de sérénité, ni douceur ni violence, ni haut ni bas, durant laquelle tout est néant, les mêmes questions sont reposées sous une forme différente.
Il y a là aussi concentration mentale : l'esprit, largement ouvert dans la méditation, se rétrécit et se fixe sur le seul point évoqué: encore et toujours le désir, ce désir, qui, lié à l'ignorance, aboutit a l'illusion du moi" .
Mais cette fois il convient d'écarter le néant qui avait caractérisé la contemplation de l'esprit (ou de l'état d'esprit) et, par conséquent, de poser différemment les questions.
De dire, par exemple, non pas : l'esprit a-t-il du désir ? Mais affirmer plutôt : à un degré faible presque infinitésimal, l'esprit a du désir et quelle est la forme de ce désir" ?
L'esprit, en cet instant, est net et reposé car il vient d'être aussi vide qu'un esprit humain peut l'être.
Et cet esprit répond: "il y a désir, à dose infime, mais désir tout de même". Désir de quoi? d'être! Mais qui désire être ? "moi", bien sûr. Ce qui reste du moi . Il n'est pas anéanti ? Pas encore. Pas tout à fait. quelque chose subsiste qui est une mince illusion d'ego .
Le propre de l'illusion d'ego est de souhaiter être.
Y a-t-il dans le mental, dans l'esprit, de la haine? Il y a une très mince couche de haine pour tout ce qui n'est pas dans l'ego. Dans l'esprit, dans le mental, y a-t-il de la colère ? Il y a trace, une trace minuscule de colère car l'ego sent - ou croit sentir - qu'il va être détruit...
Et puis, brusquement, l'esprit ("mon" esprit) a sombré dans le néant . Etait-ce le sommeil ? Etait-ce un état de vide comparable à celui rencontré durant la troisième contemplation? Je ne sais. Nous ne savons. Cet absolu sommeil de tout l'être a duré, dit plus tard Liou kay, assez de temps pour que deux mèches se consument...

Quarante-deuxième jour :

Journée tourmentée. Uniquement à cause de la perspective de la quatrième contemplation le soir. D'abord, pratiqué je hou jian, puis la troisième contemplation. Puis abordé la quatrième.
En ce qui concerne le désir et la haine, toujours la même réponse.
Par contre, il n'y a plus trace de colère.
Aussitôt après, chute dans le néant, comme la veille. Perte de conscience durant moins longtemps.

Quarante-troisième jour :

Suite logique de la journée de la veille: cette fois, il n'y a plus de colère ni de haine.
Perte de conscience durant moins de temps encore qu'hier.

Quarante-quatrième jour :

Attendu avec intérêt la quatrième contemplation. Comme espéré, la séance rejoint celle de la contemplation de l'esprit.
Plus de colère, plus de haine, plus du tout de désir d'être reconnu en tant qu'ego.
Mais à la fin de la séance, pas de perte de conscience, contrairement aux soirs précédents et à ce qui s'est produit lors des contemplations de l'esprit.

Quarante-cinquième jour :

Abandonné les deux dernières contemplations: elles ont atteint leur but, quel qu'il soit.
Continué évidemment, la contemplation du corps et des sensations, ainsi que de la parole - c 'est à dire, en fait, de la pensée.
Il serait impossible, maintenant, de ne pas continuer cette pratique qui est le meilleur de la vie.

Quarante-sixième jour :

Cette nuit, rêve exaltant: conscient, bien sûr et incroyablement simple.
Sou Tchien, et d'autres êtres, bien d'autres sans nom et sans visage, assis au sommet d'une montagne inconnue, regardaient le soleil en face.
Comme seul le fait l'aigle.
C'était tout le rêve et il était beau.

Quarante-septième jour :

La journée d'hier a été étrange. Sou Tchien sentait ses gestes, sentait son corps, sentait ses paroles (sa pensée) mais il n'arrivait pas à sentir ce qu'il était: il ne "sentait pas" Sou Tchien...
Au soir, il s'est couché dans une atmosphère de rêve. Se peut-il que l'agrégat appelé "Sou Tchien" soit prêt à quitter définitivement le sommeil de l'être?
Ce serait étonnant car rien autour de lui n'est net.
Il y a bien un petit coin de conscience fait de connaissance des attitudes du corps, des postures et des pensées, mais cela n'est qu'un point de repère au milieu d'un maëlstrom où s'agitent des visages, des bruits, des formes, du passé et du futur...
Ce quarante septième jour, Sou Tchien, au soir, se couche et s'endort sans rêve.

Quarante-huitième jour :

Le rêve est apparu vers la fin de la nuit... Au début, il était semblable à celui de l'avant-veille: une foule sans visage regardait le soleil et chacun de ces étranges êtres sans visage, homme, animaux, était Sou Tchien et n'était pas Sou Tchien...
Et puis, le soleil a grandi, grandi. Il n'était plus le soleil, mais une sphère immense occupant tout le ciel.
Autour de nous - de moi - tout s'est, paradoxalement assombri.
Il y a eu un envoil: des créatures ailées - oiseaux fleurs volantes, se sont élevées du col dans un cri immense et se sont perdues dans le grand soleil. Il y a eu un grand vent, puis, tout à coup, seule une lumière intense a subsisté, non pas baignant la scène, mais ETANT la scène. Puis il y eut un bruit de bourrasque puis plus rien. Le néant.
Alors, je me guis éveillé...
A nouveau, je suis moi. Ce réveil est un éveil.
Maintenant, certes, je sais toujours que le nommé Sou Tchien n'est qu'une vue de l'esprit en tant qu'entité; le résultat "d'agrégats" comme disait le Maître, au nombre de cinq, ou plus, ou moins.
Je sais toujours que "moi" et "l'autre" ne font qu'un.
Qu'hier est à venir et demain du passé.
Je sais que toute île n'est qu'apparence puisque, au fond de l'ocean, les terres de l'archipel sont une.
Je sais tout cela et que les rivières sont vraiment des rivières, que les collines ne sautent pas vers le ciel comme des moutons fous. Que le ciel lui même est calme et ne descend jamais sur la terre.
Et aussi que si mes frères les hommes avaient décidé d'appeler "Sou Tchien" le petit ensemble d'éléments qui devenait à nouveau "moi", c'était, vraiment, pour des raisons triviales, mais éminemment pratiques.
Il n'y a plus d'attachement car toutes choses sont bonnes.
Il n'y a plus de désir pour quoi que ce soit de particulier.
Il n'y a plus d'ignorance car naissances et morts sont choses égales.
Il n'y a plus de Karma. Béni soit l'Unique.
Il faut que je vois Hou pa ka: je viens de m'éveiller.

Source : L'Eveil selon le Tchan - Adapté du Chinois par Jérôme Calmard

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Merci Palcebard

Message  Alticor le Ven 6 Juin - 19:20

Merci pour cet immense partage Palcebard, rien que la peine vaut que l'on s'y attarde un moment  Smile
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Alticor

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Re: La Voie de l'Ours - Carnets de Sou-Tchien

Message  Invité le Sam 7 Juin - 2:55

Je ne pensais pas finir le texte mais dès le début, il n'était plus question que j'arrête.

Merci Palcebard  Very Happy .

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Re: La Voie de l'Ours - Carnets de Sou-Tchien

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